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Drasha Toldot 5778, par M. Elasri, élève rabbin (Leo Baeck College de Londres 1ère année)

Vendredi 17 novembre 2017

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Résilience : Sciences physiques : aptitude d’un corps à résister aux pressions et à reprendre sa forme initiale. Ce terme est souvent employé par les marins qui travaillent dans les sous-marins à Toulon » nous dit Boris Cyrulnik dans plusieurs articles [1]

En psychologie, la résilience est un concept thérapeutique introduit par des psychiatres de la petite enfance comme Emmy Werner[2] ou John Bowlby[3] aux Etats Unis et Boris Cyrulnik[4] en France. « Il désigne dit il la capacité d’un corps à reprendre sa forme initiale après un choc ou après avoir été soumis à une pression continue » Bien sur les êtres humains ne sont pas des sous marins et ne sont pas fais de taule, mais ils peuvent tout de même, après un choc, continuer à vivre et évoluer en dépit de l’adversité

 

Dans la parasha Vayera que nous avons lue il y a deux semaines, Isaac échappe de justesse à la mort. Son père Abaraham interprète la parole divine en le conduisant sur le haut d’une montagne, en le ligotant à un autel et en levant le couteau au dessus de lui : c’est le fameux épisode de la « ligature » Le bras d’Abraham ne sera stoppé qu’à la dernière minute par un ange ...[5]

Arrêtons nous un instant pour nous mettre à la place d’Isaac :

Comment survivre et marcher dans les pas de son père lorsqu’il vous a ligoté à un rocher, a brandi un coutelas au dessus de vous pour n’arrêter sa course qu’in extremis  et par une intervention extérieure?

On peut légitimement se poser la question si l’on se glisse un instant dans les souliers d’Isaac... Ou du moins dans ses sandales ...

Comment ne pas fuir son père et ce Dieu apparemment effroyable ?

Comment prétendre donner à ce Dieu, les traits de la justice ?

Comment accréditer sa déclaration d’amour faite à Abraham ? Souvenez vous du début de la parasha Lekh Lekha :

Je te ferai devenir une grande nation; je te bénirai, je rendrai ton nom glorieux, et tu seras un type de bénédiction. Je bénirai ceux qui te béniront, et qui t'outragera je le maudirai; et par toi seront heureuses toutes les races de la terre[6]

 

On pourrait parfaitement imaginer Isaac fuir sa famille comme Abraham avant lui dans la parasha lekh lekha.

Pourtant il n’en est rien. Isaac fait ici preuve d’une résilience étonnante.

Isaac négocie une volte face intérieure, passe ici de la terreur de la ligature à la crainte de Dieu. Et la crainte de Dieu, ce n’est pas la peur, bien au contraire.

 

La peur aurait condamné Isaac à réagir pour ne pas mourir et l’aurait plongé dans une angoisse perpétuelle. D’une certaine façon, la peur le rattacherait au rocher de la ligature, et figerait l’instant de la lame au dessus des yeux.

La peur est liée à un châtiment, à la terreur. La peur sidère, elle fige, nous empêche de respirer, d’apprendre et de comprendre.

Ce Dieu prétendument colérique et redoutable qui demande une obéissance aveugle, au prix d’une peur terrifiante ne peut pas être le Dieu de justice de la tradition monothéiste abrahamique.  Ses traits là sont beaucoup trop humains.

 

La crainte de Dieu en revanche est intrinsèquement liée à l’amour. Pour mieux comprendre ce terme iré[7],  faisons un petit détour par l’anglais. La langue de Shakespeare nous propose un autre mot, difficilement traduisible (et difficilement prononçable également pour nous français J) : AWE qui peut signifier « bouche bée ».

L’on retrouve d’ailleurs ce préfixe aussi bien dans le mot awfull (affreux) que dans awesome (énorme, génial).

 

Alors comment Isaac passe t il de la peur de la mort, à la crainte et à l’amour ?

Comment négocie t il cette conversion ? La réponse à cette question se trouve peut être dans le nom de la parasha que nous lisons cette semaine : Toldot.

Toldot, signifie « générations, engendrements » et évoque également le temps qui passe. Or dans cette parasha, Isaac creuse les puits hérités de son père pour en faire jaillir l’eau vive alors qu’ils avaient été bouchés par les philistins.[8] Il prolonge ainsi le travail de son père en le transformant. Loin de refuser son héritage il poursuit sa tache en libérant l’eau, la vie et le symbole de la Torah[9]

Isaac désencombre ce qui pèse sur le puits et qui empêche de découvrir qu’une source se trouve belle et bien au fond. Il le fait dans le plein exercice de son libre arbitre, libre de toute menace mais aussi de contre partie. Isaac renoue ici avec l’héritage de son père et avec Dieu dans un acte de pure générosité, de gratuité et d’amour. Il creuse pour lui même à la rencontre de sa place de patriarche, délivré du ressentiment et de la peur de la ligature.

De nombreux commentateurs voient dans ce passage Isaac creuser en lui même pour faire jaillir l’eau qui sommeille en lui. L’on sait combien l’eau vive et la Torah sont associées dans les textes de la tradition.

C’est cette capacité à creuser ces puits en soi lorsque les mouvements de la vie nous en éloignent et les bouchent qui donne la force de se relever parfois quand, comme Isaac, nous rencontrons la souffrance.

Une façon de se dépasser pour ne pas rester ligoté à la peur du rocher de la ligature et ne pas céder au désespoir ou à la colère.

 

Dans ce récit du creusement de ces puits,  tapie dans l’ombre des lettres, se trouve une arme contre l’adversité et Isaac nous donne ici une formidable leçon de résilience. Après le choc de la ligature, il poursuit le travail de son père, ne cède pas au ressentiment et rompt avec la peur pour s’inscrire dans un acte de générosité et de don.

Les hassidim disent que chacun est porteur d’une goutte d’éternité et qu’il suffit de creuser en soi pour se trouver « bouche bée » devant cette petite goutte de présence divine.

Nous serions ainsi porteurs d’un mikdash méat, un petit sanctuaire, un petit temple qu’il faut choyer si l’on veut accueillir un peu de la présence divine en soi. C’est ainsi qu’on peut interpréter le verset de l’Exode « Et ils me construiront un sanctuaire pour que je réside au milieu d’eux »[10].

Dieu se laisserait trouver au creux de soi, dans cet indicible intime.

 

A l’image d’Isaac, Job est sans doute LE personnage biblique qui incarne le plus cette capacité de surmonter le désespoir et le chaos de la vie.

Ainsi, après avoir été éprouvé, après avoir tout perdu et subi de grandes souffrances, Job fait également preuve de résilience mais très différemment d’Isaac.

Lorsque Dieu sort de son silence il n’explique pas à Job pas les causes de sa souffrance.

Ce qui va lui permettre de se réparer c’est d’écouter une histoire. [11]

Dieu lui raconte le récit de la création et lui permet de renouer avec les merveilles de la vie.

Ecouter des histoires nous humanise et d’une certains manière nous permet de nous sentir Bé Tselem Elohim[12], à l’image de Dieu, capables d’imagination et de création.

C’est en renouant avec ce merveilleux, cette poésie, cette parcelle de Dieu en soi que la souffrance de Job se calme et Job, plus que de reprendre sa forme initiale se renforce, regoute au bonheur et s’enracine d’avantage dans la vie.

 

La Bible nous apprend ici, que même dans des situations extrêmes, à la manière d’Isaac ou de Job il y a toujours un espoir.

Comme dans la parasha Toldot, en creusant nous pouvons aussi trouver, à l’image d’Isaac, cette source d’eau claire où nous abreuver et la force de rompre avec la souffrance et la peur. Car il est possible, comme le disent à la fois les psychanalystes et les sous mariniers de Toulon, lorsqu’on été cabossé de retrouver notre forme, en étant renforcés par l’expérience.

Alors reprenons notre route, forts de ces deux exemples Isaac et Job, avec, en tête, la bénédiction que Dieu donne à Abraham pour qu’il marche vers lui même dans la parasha Lekh Lekha :

Je te ferai devenir une grande nation; je te bénirai, je rendrai ton nom glorieux, et tu seras une source de bénédictions.[13]

 

Shabbat shalom



[1] Interview mars 2001 psychologie.com

[2] Docteur en psychologie de l’enfance de l’Université du Nebraska et pionnière du concept de résilience

[3] Psychiatre et psychanalyste britannique (1907-1990), célèbre pour ses travaux sur l’attachement mère - enfant

[4] Boris Cyrulnik, neuropsychiatre français qui popularisa en France le concept thérapeutique de résilience

[5] Genèse 22 ;11-12

[6] Genèse 12 ; 3-4

[7] Genèse 22 ;12

[8] Genèse 26 ; 18

[9] Isaie 12 :13

[10] Exode 25 ;8

[11] Job 42; 5

[12] Gen 1; 27

[13] Ber 12 ; 3-4