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Drasha Beha'aloteha 5778, E. Vicaire

Parasha Beha'aloteha, vendredi 1er juin 2018 (soir)

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« On m’a trop donné, bien avant l’envie. J’ai oublié les rêves et les mercis. Toutes ces choses
qui avaient un prix, qui font l’envie de vivre et le désir et le plaisir aussi… Qu’on me donne
l’envie, l’envie d’avoir envie… Qu’on allume ma vie ! »


Ces quelques lignes évoquent, sûrement, quelque chose à beaucoup d’entre vous… Et oui,
c’est bien Johnny Hallyday, à travers ce refrain bien connu, qui m’est apparu alors que je
lisais la paracha de cette semaine, Behaaloteha ! Voici donc « l’idole des jeunes » propulsé,
par mes soins, commentateur de la Torah ! Car, en effet, comment ne pas penser à ce refrain
en lisant l’insatisfaction, quasi chronique, des Hébreux dans le désert ? Voilà des milliers de
gens à qui tout est donné ; qui, en plein désert, n’ont qu’à se baisser pour trouver leur
nourriture (avec une double portion la veille de Shabbat !) ; qui ont de l’eau en quantité ; des
Mitsvots à respecter, un Dieu à aimer…bref, des milliers de gens à qui il ne manque rien !!
Et c’est bien là que se situe le problème ! Comment, lorsque tout est accompli, ne pas céder à
l’ennui ? Comment ne pas être frustré par l’absence d’objectifs à atteindre et de défis à
relever ? Que peut-on faire d’une vie où tout est totalement satisfaisant ?


Dans son commentaire sur ce passage, le rabbin Samson Raphaël Hirsch imagine ce que
dirent les Hébreux à Moïse : « Ce n’est pas de nourriture que nous manquons…ce qui nous
manque est une vie qui a du goût, qui soit stimulante et excite notre appétit (…) La
monotonie répétitive et la similitude sans fin de nourriture la rendent insupportable. ». Pour
le rabbin Hirsch, les Hébreux recherchent l’excitation, la stimulation et des expériences
nouvelles. Tout comme Johnny !


Ce qui, à ce stade, est probablement regrettable, c’est la façon dont réagissent les enfants
d’Israël à cette insatisfaction. Ils choisissent, en effet, de murmurer et de se plaindre de leurs
conditions de vie, quasiment parfaites ; ce qui amène Dieu à les punir sévèrement en
envoyant un feu dans le camp. Et ce qui m’amène, moi, une fois de plus, à Johnny, avec la
dernière phrase du refrain : « …qu’on allume ma vie ! » ; Dieu « allumant », ici, au sens
propre, les Hébreux récalcitrants ! Fort heureusement, Moïse intercède, encore une fois, en
leur faveur et le feu cesse… Et les jérémiades reprennent de plus belle, voilà qu’ils réclament
de la viande ! Et là, je pense, immanquablement, à ma grand-mère qui, si elle avait été
présente, les aurait, volontiers, accusé de « se plaindre d’aise » ! L’insatisfaction des
Hébreux ne se traduit, donc, ici par rien de constructif, en tout cas, pour l’instant… Or, c’est
bien, à mon sens, la vocation de l’insatisfaction.


Nous sommes tous, un jour ou l’autre et c’est bien naturel, confrontés à ce sentiment mais,
mieux qu’un générateur de plaintes, il devrait être un moteur de réactivité, de créativité et
aussi (pourquoi pas ?) de lutte… Les droits des noirs américains auraient-ils évolués de la
même manière si Rosa Parks s’était sentie satisfaite de sa place à l’arrière du bus ? Les droits
des femmes auraient-ils évolués de la même manière si celles qu’on appelait les
« suffragettes » avaient été satisfaites de rester dans leur cuisine les jours de scrutin ? Auraiton
inventé le téléphone si on s’était contenté de communiquer par signaux de fumée ?
L’insatisfaction se transforme, ici, en force et permet la perpétuelle amélioration de l’être
humain lui-même, en faisant évoluer, non seulement le monde dans lequel il vit, mais aussi,
et surtout, les mentalités. Et finalement, il en va d’ailleurs de même avec les plaintes des
Hébreux, puisqu’elles permettent une amélioration, à la fois dans la vie de Moïse et dans la
leur. En effet, las et accablé, Moïse s’adresse à Dieu en lui demandant d’alléger la charge
que représente la responsabilité de mener, seul, le peuple hébreu. Dieu dit alors à Moïse de
nommer soixante-dix hommes d’expérience qui partageront cette tâche avec lui. Voilà en
quoi les plaintes des enfants d’Israël revêtent, enfin, un caractère constructif !


Et n’est-ce pas ce à quoi nous encourage le judaïsme ? Ne pas, par exemple, se satisfaire
d’une seule interprétation mais remettre les textes perpétuellement en question. Ne jamais
nous satisfaire de ce que nous sommes, ni du monde qui nous entoure. On trouve cette idée,
notamment, dans le principe de Tikkun Olam, qui veut que chaque juif oeuvre à la
« réparation du monde » et que la justice sociale soit au coeur de ses préoccupations, en
s’inspirant des préceptes du judaïsme. Parce que le judaïsme attend de nous que nous luttions
contre toutes les injustices, nous ne devons pas nous satisfaire, en tant que juifs, des
inégalités et des discriminations dont nous sommes, chaque jour, sinon les victimes, au
moins les témoins. Parce que, comme le dit Edmond Fleg dans son livre « Pourquoi je suis
juif » : « Croyance au progrès de l’homme, créant par son progrès le règne de Dieu, telle est
la foi d’Israël ». La perspective de vivre dans un monde en paix où règneraient la prospérité
et la justice pour tous passe, donc, nécessairement par cette volonté de ne jamais se satisfaire
de ce qui est accompli. Notre devoir est de veiller, en tant que garants des valeurs que nous
enseigne la Torah, à faire changer ce monde pour le Bien.


Reste que nous devons, également, veiller à ce que l’insatisfaction ne devienne pas un frein
ou un handicap. On a vu avec quelle facilité les Hébreux cèdent à la mélancolie lorsqu’ils ne
sont plus satisfaits de leur sort… Le mécontentement systématique peut, alors, mettre à mal
notre capacité à être heureux. En effet, comment être heureux lorsqu’on n’est jamais
content ? Comment réparer le monde sans s’oublier soi-même ? S’impose, alors, à nous,
l’exercice périlleux de l’équilibre nécessaire entre ce sentiment d’insatisfaction qui fait naître
l’évolution et la volonté d’être, tout simplement, heureux sans céder au repli sur soi et à la
tentation de l’indifférence vis-à-vis du monde qui nous entoure.


Fidèles à nos ancêtres dans le désert, soyons, donc, d’éternels insatisfaits et puissions-nous,
tous, réussir à faire cohabiter, en harmonie, la révolte productive et la sérénité d’une vie
heureuse…

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E. Vicaire