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Drasha Shabbat Ḥaye-Sarah 5779 - En hommage aux victimes de Pittsburg z"l

Drasha Shabbat Ḥaye-Sarah 5779 - En hommage aux victimes de Pittsburg z"l

Vendredi 2 novembre 2018 (soir)

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Tout est possible, hakol afshari, dit un poète israélien, tout est possible pour une tradition qui voit un malakh un ange arrêter la main d’Abraham au-dessus de son fils Isaac, alors que quelques instants plus tôt ce même Dieu lui avait enjoint de faire monter la’aloth  son fils sur l’autel du sacrifice – soi-disant pour tester sa soumission.
Tout est possible, dit le Midrash lorsqu’Abraham rétorque à Dieu, n’envoie pas un ange pour changer d’avis et faire le travail par un intermédiaire. Si tu te contredis, assume Tes responsabilités, et ne sois pas un mauvais chef qui demande à ses subordonnés de lui sauver la face. Sauver la face - assez drôle pour Dieu qui n’en a pas, de face, même si Moïse l’a vu panim el panim  face à face, mais cela est une autre histoire.Panim le visage celui qui est en vis-à-vis. Celui qui doit regarder en face celui à qui il parle, en l’occurrence Abraham et droit dans les yeux même si Dieu n’en a pas non plus, sauf peut-être des sources, puisque aïn l’œil est aussi la source.
Si Isaac doit avoir une descendance qui lui est propre, alors comment vouloir le tuer. Si hakol efshari, tout est possible, alors Dieu ne peut pas étouffer toute option de vie et d’avenir, effacer la promesse faite à Sarah et Abraham d’avoir une descendance aussi nombreuse que les étoiles et le sable dans la mer. Il les avait faire rire Dieu, vous vous en souvenez, défiant les lois de la nature. Ils avaient ri de l’impossibilité rendue possible, du miracle sous-jacent, de la grossesse en promesse : avoir un enfant à un âge avancé.
Se peut-il alors que Dieu les ait fait rire, puis pleurer, ouvrir la fenêtre de l’espoir puis la claquer brutalement à leur nez. Dieu serait-Il un tyran diabolique, machiavélique ? Non, cela était impossible.  Précisément parce que nous avons besoin d’un Dieu constant, d’un Dieu qui ne change pas d’avis comme de chemise, même si aucune chemise n’est assez grande ou assez petite pour Dieu !
Alors le poète israélien dit, quand un pistolet est chargé, tout peut arriver, il peut s’enrayer et l’ordre de tuer peut être retenu comme Dieu a arrêté la main meurtrière d’Abraham. Dieu ne veut pas la mort de ses enfants, c’est ce que nous avons appris de manière fracassante dans la parasha vayera. La ligature d’Isaac, pas le sacrifice ! Isaac n’a jamais été sacrifié. Celui qui rira, ytshak, rira toujours.
Mais cela les êtres humains ne le comprennent pas toujours. La semaine dernière nous commémorions la mort d’Isaac Rabin, de la main d’un fou de Dieu juif, et cette semaine à Pittsburgh, dans une synagogue où un ami officiait, le sang a encore coulé, celle fois de la main d’un non-juif. Personne n’a pu arrêter ce geste, ni Dieu ni un ange, même si mon ami le rabbin a pu abriter quelques uns de ses fidèles et leur sauver la vie.
Dans le monde, on continue à tuer parce que l’autre est différent, porte un autre visage, aher. On ne supporte pas l’altérité comme Caïn qui a tué son frère Abel. L’humanité n’apprend pas que ah, le frère devient autre aher qui m’intime ahariouth, une responsabilité. L’autre est autre, il n’a pas le même visage que moi, c’est un fait irréductible. Il est d’une autre couleur, d’une autre religion peut-être, il croit en des choses auxquelles je ne crois pas, il a parfois une autre orientation sexuelle, parle une autre langue, n’a pas les mêmes opinions politiques que moi, n’a pas les mêmes idées. Il peut venir d’un autre pays que moi, être né ailleurs, être un réfugié. Dois-je le tuer pour cela ? Alors qu’il ne peut être qu’autre que moi parce qu’il n’est pas moi. « Ne juge pas l’autre avant de t’être trouvé à sa place » dit Hillel dans les Pirkei Avoth . Bimekomo –sa place, mais sa place, il l’occupe donc si je veux être à sa place, je la lui prends en disant : « pousse-toi que je m’y mette » ! Lorsque  les Pirkei Avoth disent «  ne juge personne avant de t’être mis à sa place », si l’on ne peut pas prendre la place de quelqu’un d’autre, cela signifie que l’on ne peut pas le juger. Tout ce que l’on peut faire, c’est imaginer sa place, ce qu’il est, ce qu’il ressent, ce qu’l voit, ce qui le fait rire, le fait pleurer, ses amours et ses désespoirs. Cet effort d’imagination est peut-être ce qui fait notre humanité. Si l’on se livrait à cet exercice alors on pourrait sans doute résoudre de nombreux conflits. Dans la peau de l’autre, que penserai-je ?
Mais les êtres qui tuent ne pensent pas ainsi. Ils détiennent une vérité à tout prix, s’y accroche comme à un balai dans une bataille de quidditch. Et cette vérité, ils veulent l’imposer aux autres, la vérité est la balle qui sort de leur revolver qui ne s’enraye jamais. C’est une vérité qui tue.Guer vetoshav anoki  lorsqu’Abraham doit ensevelir sa femme Sarah qui est morte, il dit aux gens du lieu, je suis un étranger domicilié parmi vous ; deux mots contradictoires ? Non, il est un guer, un étranger qui s’assoit. Comme nous tous, nous passons, et notre vie consiste à s’asseoir momentanément sur une chaise, bancale parfois. Guer vetoshav étranger et domicilié, telle est la destinée de tout être humain.
Alors il achète la promesse de Dieu, il achète la terre pour ensevelir sa femme et il la paie, quatre cents shekalim en monnaie sonnante et trébuchante. Efron lui dit « que sont ces quatre cents shekalim entre toi et moi ? »  Comme s’il voulait la lui offrir. Mais Abraham reste dans le concret, pas dans les discours, il doit acquérir, ensevelir son mort comme nous aujourd’hui. Il doit agir et non discourir. Pas de récupération de la mémoire, pas de concurrence de qui doit pleurer qui, juste des actes, des simples actes et deux mots hayé Sarah- la vie de Sarah.  Il ne s’agit pas de s’attarder sur la mort mais de sanctifier la vie, il s’agit juste de poser des cailloux, des pierres, qui permettront de poursuivre, de vivre, en évoquant le souvenir de la vie d’une matriarche. Quel exemple que celui d’Abraham d’une dignité sans fard, d’une simplicité efficace, qui permet à nous, tous les héritiers d’Abraham et de Sarah de penser l’altérité tout en continuant d’affirmer hakol efshari, tout est possible.

Rabbin Pauline Bebe

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1 Genèse 22 :2 

2 Exode 33 :11 

3 M. Avoth 2 :5 

4 Genèse 23 :4 

5 Genèse 23 :15