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Pessah 2020 - 5780 / J. Chiavassa-Szenberg

חג פסח שמח,

Lors du seder – virtuel – d’hier soir, un ami me rapporta l’enseignement suivant qu’il avant entendu quelques jours avant et que j’ignorais : le mot פסח pouvait se comprendre autrement que comme une allusion au fait que la dixième plaie, celle de la mort des premiers nés, avait sauté (פָּסַח) au-dessus des maisons des Hébreux pour les épargner. En effet, le mot unique פסח pouvait être lu en deux mots : פה une bouche et, en remplaçant le samekh par un sin, שח dialoguer, converser, voire aussi méditer.

Lorsque nous pensons à la Haggada de Pessaḥ, nous l’associons bien sûr au récit de la sortie d’Égypte qu’il faut raconter et dont il faut se souvenir. Le paragraphe que nous venons de lire nous y enjoint d’ailleurs. עבדים היינו במצרים « nous étions esclaves en Égypte » nous y explique-t-on. Esclaves, nous ne le sommes plus, mais il faut prendre garde à ne pas le redevenir – et le moyen pour cela serait donc de raconter l’histoire. Juste après ce rappel et cette mise en garde, la Haggada nous montre des Sages, parmi les plus éminents de notre tradition, lors d’un seder de Pessaḥ. Or ces Sages ne font pas que raconter l’histoire de la libération d’Égypte, ils en discutent à n’en plus finir.

Ceci nous enseigne que raconter cet épisode fondamental de notre histoire ne doit pas coïncider avec l’écoute passive d’un récit uniformisé, lissé, qui, avec le temps, deviendrait ennuyeux ou se figerait et perdrait son sens. Si cela arrivait, il deviendrait également un nouveau Veau d’or fait de paroles creuses et impuissantes. Nous avons vite fait de nous asservir à de beaux slogans, nous avons vite fait de nous laisser conduire avec de belles formules plutôt que de les réfléchir pour décider librement si elles font sens pour nous, si elles nous sont réellement utiles et bonnes. Ce n’est pas toujours facile de faire cette réflexion, c’est un effort. Certes. Mais peut-être peut-on aussi trouver à cet effort du plaisir ?

L’exemple des Sages de la Haggada nous enseigne, à mon avis, encore deux choses. D’abord que la sortie d’Égypte est moins un événement que nous devons raconter et écouter religieusement (si j’ose dire) qu’un événement que nous devons étudier ensemble pour en comprendre les implications et les conséquences. Ensuite que cette étude est un moment plaisant. Dans nos sedarim, nous éprouvons le plaisir d’être ensemble, même à distance comme aujourd’hui ; et nous avons le plaisir de la conversation et de la réflexion – et là encore : même à distance. Ce sont là des plaisirs simples, des plaisirs à portée de toutes et de tous : chacun peut s’asseoir à la table du seder, fut-elle virtuelle, et écouter, argumenter, interroger, répondre, proposer, contribuer par ses idées, ses sentiments, son expérience. La chaîne des pensées que nous créons ainsi n’est pas une chaîne d’esclave qui nous entraveraient et nous lieraient dans notre isolement. Au contraire, elle est une chaîne vivante qui transmet un mouvement et qui nous relient les uns aux autres synchroniquement – en ces jours mêmes – et diachroniquement, d’une époque à l’autre, מדור לדור mi-dor le-dor « d’une génération à l’autre ». Elle nous permet de faire de notre judaïsme une construction qui évolue et qui se perpétue sans se fossiliser.

Il n’est donc pas indifférent, je crois, que notre Haggada nous montre ces Sages qui comptent parmi ceux qui ont su renouveler profondément le judaïsme à l’époque où son monde, celui centré sur le Temple, avait cessé d’être. Ces Sages discutent et inventent. Ils le font à  בני ברק Bnei-Braq. En donnant l’exemple de l’étude et de la reconstruction, ces Sages ont un éclair (baraq) de génie qu’ils transmettent à leurs enfants (banim) symboliques. Leurs disciples, en effet, arrivent lorsque le jour se lève et que l’heure du Shema est arrivée. Des « disciples », c’est-à-dire de nouvelles forces créatrices qui viendront bientôt dialoguer avec les maîtres et apporter de nouvelles idées. Le « lever du jour », c’est-à-dire un moment où tous les possibles s’ouvrent à nouveau. Le Shema, enfin, c’est-à-dire le rappel que la liberté obtenue lors de la sortie d’Égypte, mentionnée dans son troisième paragraphe, nous est inaliénable et qu’elle doit être la pierre de touche de nos travaux, de nos inventions et de nos méditations.

Notre monde actuel est secoué par de fréquentes crises : elles sont sociales, économiques, climatiques et maintenant sanitaires. Ou plutôt peut-être est-ce une même crise qui s’exprime sous des formes différentes ? Nous en sommes ébranlés, nous en souffrons, nous sommes en danger. Quelles solutions apporter à cela ? Je ne sais pas. Personne n’a de solution toute prête probablement. Mais nous pouvons faire comme nos Sages de la Haggada : ouvrir notre bouche, en parler, réfléchir ensemble, construire les enchaînements de pensées qui nous délivreront des chaînes actuelles avec lesquelles nous sommes en train de nous lier. Comme nos Sages à Bnei Braq, ayons l’étincelle de génie qui nous apportera une vraie liberté, celle qui augmente notre joie de vivre. Notre tradition a sans aucun doute les ressources pour cela et nous aussi, ici et maintenant, nous les avons,

Ḥag sameaḥ

Jérôme Chiavassa-Szenberg