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Drasha Aharei-mot 5779, J. Chiavassa-Szenberg

Parasha Aharei mot, le vendredi 26 avril 2019 (soir)

פרשת אחרי מות - כ״ב בניסן תשע"ט, ערב שבת

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Vendredi dernier, pendant le Seder de Pessaḥ, alors que je brisais les matsot que je tenais dans mes mains , je me rappelais les derniers mots que Spinoza nous a laissés dans son Ethique : « tout ce qui est précieux est aussi difficile que rare » . Spinoza, me disais-je, pensait-il à la matsa et à la sortie d’Egypte en écrivant cela ? Je ne sus pas répondre mais abandonnant cette question, je me souvenais alors que les matsot pouvaient symboliser la fragilité de la liberté, chose précieuse s’il en est, sa vulnérabilité et la peine qu’il en coûte pour l’obtenir, la conserver – et la vivre aussi. Liberté, égalité, fraternité mais aussi amitié, amour, entraide, confiance… toutes ces choses précieuses et désirables à nos yeux partagent avec la matsa la caractéristique d’être facilement cassables et cassées. 


La liberté acquise lors de sortie d’Égypte était fragile, elle aussi. Les enfants d’Israël ont peiné longtemps et ont traversé bien des vicissitudes avant de pouvoir jouir de leur statut de bney ḥorin, d’êtres libres. Cette liberté fut d’ailleurs, vous le savez, précaire tout au long des époques. Jusqu’à aujourd’hui encore, leurs descendants n’ont toujours pas cessé de lutter pour être et rester libres. La parasha aḥarei mot que nous avons lue cette semaine, durant notre ḥag ha-matsot, notre « fête des Azymes » – fête de notre libération de l’esclavage – et que nous lirons ensemble ce Shabbat matin alors que la fête s’achève à peine, cette parasha, donc, semble éloignée du thème de la liberté. A première lecture, elle aborde trois thèmes sans grand rapport avec cela. Elle nous instruit en effet sur le rituel de Yom Kippour et nous donne des règles relatives à ce jour d’expiation ; elle contient différentes instructions relatives aux sacrifices animaux ; elle énonce des interdictions et des mises en garde par rapport à la consommation du sang et l’abattage des bêtes et s’achève sur une liste d’interdits sexuels. A travers ces thèmes et la façon dont elle les aborde, la parasha nous installe dans une ambiance pesante qui laisse mal à l’aise. Son titre même, aḥarei mot, qui signifie « après la mort », vient renforcer ce sentiment grave. S’agirait-il donc de doucher la joie et l’espoir que la liberté à peine obtenue procure ? Plutôt que de nous parler de celle-ci, la parasha viendrait-elle la briser comme une galette de matsa ? 


Si telle était le but de notre parasha, il faudrait reconnaître qu’elle y arriverait bien. La violence semble y être omniprésente, du début de la péricope avec le rappel de la mort des fils d’Aaron jusqu’à sa fin avec l’utilisation répétée du mot תועבה toeva « abomination ». Le champ lexical de la parasha renforce cette impression : l’évocation du sang revient souvent ; le texte évoque pêle-mêle souillure, terre vomissant ses habitants, progéniture sacrifiée, égorgement des bêtes, carcasses, inceste, mortification et ainsi de suite ad nauseam. En lisant la parasha, on pourrait rester sans voix devant un tel déferlement. A propos de voix, il faut remarquer que le silence est une autre caractéristique de cette parasha : les êtres humains y sont totalement silencieux. Seul l’Éternel y parle… Il ordonne néanmoins qu’un homme prononce une parole : le grand-prêtre doit dire la culpabilité du peuple d’Israël.  Il n’est pas toujours facile – il n’est peut-être même jamais facile – de reconnaître ses torts et de demander pardon. À l’inverse, il n’est pas toujours facile de demander des excuses ou de dire ce qu’on a sur le cœur. Dans de tels moments, la parole se fait violence envers soi-même : il s’agit de s’arracher soi-même les mots de la bouche. Mais c’est alors une violence libératrice plutôt qu’une violence qui enferme ou qui tue comme celle que les fils d’Aaron ont déclenchée, par exemple. Dans notre parasha, le véhicule de la parole humaine est le grand-prêtre : sa nudité, lorsqu’il doit se baigner pendant le rituel, et le blanc de son vêtement forment un contraste saisissant face au rouge du sang qui éclabousse le texte de la parasha. Ce contraste nous rappelle que les mots sont physiquement fragiles – petits souffles d’air évanescents ou petites tâches d’encre à la merci du feu, de l’eau, du temps – mais qu’ils peuvent nous rendre à nous-mêmes et nous désaliéner. Tôt le monde biblique puis le judaïsme ont su reconnaître ce pouvoir des mots. Les Proverbes, les Psaumes, notre liturgie sont des manifestations de cela. Plus qu’un rituel sanglant, la parole soulage le poids que porte notre conscience. Elle console. Elle réconcilie. Elle nous rapproche de l’autre et du tout Autre. Elle peut délivrer, dignifier, humaniser. Mais à l’inverse, elle peut aussi déshumaniser, humilier et asservir. Son maniement demande donc souvent du tact.


Le tact et l’humanité, malheureusement, beaucoup en manquent quand ils commentent certains versets. Leurs mots font des mots de notre Torah une source de maux, m-a-u-x, pour nombre de leurs prochains. Notre parasha aḥarei mot contient un triste exemple de cela. Il s’agit de Lévitique 18, 22 où on lit :

וְאֶ֨ת־זָכָ֔ר לֹ֥א תִשְׁכַּ֖ב מִשְׁכְּבֵ֣י אִשָּׁ֑ה תּוֹעֵבָ֖ה הִֽוא׃

Ne cohabite point avec un mâle, d’une cohabitation sexuelle : c’est une abomination. 

Ce verset a été et est toujours utilisé par certains pour justifier et promouvoir un discours d’exclusion et d’humiliation à l’encontre des personnes homosexuelles. Quand je le lis le verset et leurs commentaires, la colère monte en moi. Mon premier réflexe est de le vouer à la Géhenne, ce verset, et tant qu’à faire d’y envoyer avec lui ces interprètes de malheur. Sous l’effet de la révolte, je pourrais leur dire : « Quoi ! On irait condamner deux personnes parce qu’elles s’aiment ? » « Quoi !? », continuerais-je, « n’êtes-vous pas capables un instant de vous détacher de la lettre du verset et avant de l’interpréter, de poser un regard doux sur la vie telle qu’elle est et de voir que la tendresse, le désir, l’amour sont riches d’un arc-en-ciel de nuances !? »… Mais peut-être, en réalité, devrais-je simplement leur dire ceci : « N’avez-vous pas remarqué que votre maître, le grand Rashi lui-même, n’a rien dit de ce verset ? Que concernant le verset de même facture dans la parasha Qedoshim, il s’est contenté de quelques mots descriptifs de l’acte sexuel en question. Que dans les deux cas, il a eu la sagesse de ne pas porter un jugement moral et de se cantonner dans un silence prudent ? » Il ne s’agit certes pas de dire que Rashi était un défenseur des droits des personnes LGBT : en l’absence d’un texte clair en ce sens, ce serait anachronique  et je ne suis pas un spécialiste de Rashi de toute façon. Mais on peut imaginer qu’il avait compris que l’or du silence était nécessaire pour laisser au temps le soin d’élaborer une parole juste face à ce verset. Et même de la polir, cette parole, jusqu’à ce qu’elle se fasse miroir d’argent, miroir dans lequel chaque être humain pourrait se voir tel qu’il est, c’est-à-dire se voir dans sa ressemblance à Dieu, sans craindre qu’un de ses prochains ne vienne l’humilier en brandissant un verset, l’humilier d’une humiliation qui dégrade l’insulteur même et obscurcit la présence divine par l’avanie que subit l’une des créatures qu’Il a faite à Son image.


Mais cette parole juste existe, j’en suis convaincu ; tout comme je suis convaincu que le judaïsme libéral sait s’en approcher au plus près et la dire. Juifs libéraux, nous savons reconnaître que le verset cité à l’instant nous pose problème et nous met mal à l’aise. Nous savons aussi nous éloigner de ce verset pour dire qu’il n’est pas question de discriminer d’une façon ou d’une autre les personnes en fonction de leur orientation sexuelle. Plutôt que de tolérer les personnes homosexuelles, bisexuelles, trans, queer etc. nos communautés accueillent en réalité les personnes, les personnes « tout court » : sans distinction, sans catégorisation, sans jugement et sans préjugé. Nous ne ménageons pas la chèvre et le chou dans un double discours qui, par exemple, prétendrait accepter les personnes homosexuelles tout en condamnant l’homosexualité ou en la tolérant, ce qui aurait pour effet, en réalité, de maintenir implicitement ou explicitement l’idée que l’hétérosexualité serait la norme souhaitable. Un tel raisonnement contribuerait à maintenir une hiérarchie entre ces formes du désir et, par suite, à créer un sentiment de dévalorisation et de culpabilité chez les homosexuels, hommes et femmes. Quitte à déclarer ce verset infréquentable lorsque je le lis, je préfère une parole qui rétablit l’être dans l’unité de son désir, dans sa dignité et dans sa liberté d’aimer.


Une parole proprement humaine est une parole divine : c’est une parole qui crée et délivre. Elle crée. Elle n’efface pas les brisures qu’on a faite – et peut-être ne pouvait-on faire autrement – à la matsa. Au mieux elle les recolle. Mais elle permet de se mettre en route vers une autre étape de la vie. Laquelle ? On ne le sait pas toujours, on l’invente en chemin, au long duquel on trouve d’autres matsot qu’on brise encore peut-être pour aller encore plus loin. Parler délivre aussi, disais-je, délie de l’esclavage du passé, soulage d’un présent parfois pesant et donne de l’espoir pour le futur. Le futur commence en ce moment d’ailleurs. Le calendrier hébraïque a plusieurs façons de faire commencer l’année. Le premier tishri est un début de l’année mais le premier nissan également. Alors puisque nous sommes encore en plein mois de nissan et puisque notre parasha nous parle de Yom Kippour, associé à tishri, terminons en récitant un texte légèrement modifié de la liturgie de jour-là. Un texte qui nous porte vers les choses précieuses, rares et difficiles. « Si », comme disait Spinoza, « la voie [qui] conduit à ce but semble bien escarpée, elle est pourtant accessible » . Disons ensemble :


«  Éternel notre Dieu et Dieu de nos ancêtres, en ce mois de nissan, premier mois où Tu as voulu que nos personnes, nos désirs, nos pensées et nos paroles accèdent à une liberté pleine, éclairée et responsable, veuille que l’année qui est devant nous soit pour nous et pour toute la maison d’Israël, en tout lieu que ce soit, une année de lumière, une année de bénédictions, une année de joies, une année de plénitude, une année de splendeur, une année de réunions fructueuses, une année de chants, une année de rosée et de pluie, une année de salut, une année de pardon, une année d’étude, une année de tranquillité, une année de réconfort, une année de gaieté, une année de plaisir, une année d’allégresse, une année de réunification des dispersés, une année de tolérance, une année de paix, une année de tendresse, une année de liberté. »


Shabbat shalom.

La lettre de la cjl

 

 
Je suis juif, parce que la foi d'Israël n'exige de mon esprit aucune abdication. Edmond Fleg

 
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